Une organisation féministe publie des informations trompeuses sur les jeunes filles sénégalaises ( absentéisme scolaire, gestion des règles)



Crédit photo: SénégalNews

D'après l'organisation féministe de lutte contre la précarité menstruelle "Yeewi-association" « 56% des sénégalaises ne vont pas à l’école quand elles voient leurs règles ». La même source a aussi indiqué que ces jeunes filles pouvaient manquer jusqu’à 145 jours d’école en période de menstrues par rapport à leurs camarades masculins. Nous avons vérifié ces déclarations.


Plusieurs internautes ont fait part de leur étonnement à la publication de ces chiffres sur la page Instagram de "Yeewi association" ainsi que sur le compte Twitter de Aïcha Rassoul, fondatrice de cette organisation féministe qui lutte contre la précarité menstruelle.



Par définition, la précarité menstruelle est la difficulté ou le manque d’accès des personnes réglées aux protections hygiéniques par pauvreté. Elle engage aussi le manque d'accès à l'eau et aux structures sanitaires adéquates pour les femmes.

"Yeewi-association" a aussi souligné dans un post Instagram qu' "entre 600000 fcfa et 1500000 fcfa c'est ce que dépense une sénégalaise durant ses règles au cours de sa vie".


D'où viennent ces chiffres?


Nous sommes entrés en contact avec la fondatrice de "Yeewi Association" qui a indiqué que les deux premières affirmations -portant sur "56 % de sénégalaises qui ne vont pas à l'école quand elles voient leurs règles" et "qu'elles pouvaient manquer jusqu'à 145 jours d'école de moins que les garçons"-  étaient tirés du rapport sur les inégalités face à l'éducation réalisé en 2017 par l'Unicef. "Nous avons fait l'étude sur la base de rapports et statistiques que nous avons reçu", a-t-elle fait savoir en ce qui concerne la troisième affirmation sur le coût des règles pour une sénégalaise.





Lorsque nous avons demandé à la présidente de l'association de partager le premier rapport avec nous, elle nous a dirigé vers le site de l'Unicef sans donner d'autres précisions. Pour ce qui est de la dernière affirmation faisant état de dépenses allant entre 600000 et 1500000 fcfa pour une sénégalaise durant ses règles au cours de sa vie, elle nous a invité à lire le descriptif d'un de ses posts sur Instagram (le lien 👉https://www.instagram.com/p/CCd_RpJnX0C/). Dans cette publication, elle cite cette étude de l'ONU Femmes réalisée en 2015 tout en s'appuyant sur d'autres statistiques (pas de mention sur les sources).


Exagération sur les chiffres, effet de généralisation


Premièrement nous n'avons trouvé aucune trace d'un soit-disant "rapport sur les inégalités face à l'éducation au Sénégal réalisé en 2017 par l'Unicef" ni des chiffres indiqués par "Yeewi-association". Seulement, en fouillant nous sommes tombés sur le site d'une association dénommée "Xaleyi". Dans une de leurs publications datée du 02 avril 2020 et titré : "La précarité menstruelle : un facteur d’inégalité fàce à l’éducation", il est bien fait état que "56% des sénégalaises ne vont pas à l'école quand elles voient leurs règles".  L'association "Xaleyi" indique comme source l'Unicef sans toutefois faire allusion à un quelconque rapport. Toujours, dans cette publication, il est fait mention que "dans de nombreux pays du monde certaines jeunes filles s’abstiennent d’aller à l’école durant leurs règles car elles ne disposent pas de protections hygiéniques. Elles manqueraient jusqu’à 145 jours d’école de plus que leurs camarades masculins, instaurant une inégalité face à l’éducation entre hommes et femmes dès le plus jeune âge". Pour cette dernière affirmation, la source n'a pas été indiquée. Nous avons ainsi contacté par mail "Xaleyi" pour avoir plus d'éclaircissements, mais l'organisation n'a pas encore répondu.


En attendant, le chef du service Education de l'Unicef Sénégal Matthias Lansard nous a quand même confirmé par courrier électronique que les chiffres indiqués ne provenaient pas de son organisation.


La poursuite de nos investigations nous a ainsi permis de nous rendre compte de l'inexistence d'un rapport au plan national sur l'hygiène menstruelle au Sénégal. Les seules études disponibles ne concernent que quelques régions ou parfois une seule région du Sénégal. 


Ensuite, nous avons pris connaissance d'une étude réalisée par l'ONU Femmes en 2017 en partenariat avec Wsscc et une équipe de recherche de l'IFORD. Le chiffre qui fait état d'un pourcentage de 56% de jeunes filles qui ne vont pas à l'école en période de menstrues provient de là. En effet, cette étude indique que "56% des filles interrogées ont déclaré qu’elles ont déjà manqué l’école pendant la période de menstruation." Cependant cette enquête ne concernait que quatre régions du Sénégal à savoir Matam, Kédougou, Sédhiou et Kolda. " L'objectif général consistait à déceler si les mutations génitales féminines avaient un effet sur la gestion de l’hygiène menstruelle. Les populations cibles étaient celles des femmes et des filles âgées de 12 à 49 ans, et des hommes âgés de 15 à 59 ans, résidant dans les régions de Sédhiou, Matam, Kédougou et Kolda. Au total, 1250 personnes ont participé à l’étude soit 500 femmes excisées, 500 femmes non excisées et 250 hommes", peut-on lire dans ce rapport. Notons qu'il n'y est aucunement fait mention que ces "filles pouvaient manquer jusqu'à 145 jours d'école de moins que les garçons".




Les quatre régions concernées par l'enquête-source ONU Femmes




En outre sur le site du réseau québécois d’action pour la santé des femmes (Rqasf) qui cite un article de Wikipédia, on a pu obtenir la source d'où est tiré l'affirmation selon laquelle "ces filles pouvaient manquer jusqu'à 145 jours d'école de moins que les garçons". C'est en fait contenu dans un article de la Fédération Internationale des Gynécologues et Obstétriciennes (FIGO) qui cite le Journal anglais "INDEPENDENT". Selon cette organisation, "Au Royaume-Uni, 137 700 filles auraient manqué l'école en raison de la pauvreté de l'époque. Elles risquent de perdre 145 jours d'éducation derrière leurs homologues masculins", précise-t-on. 


En lisant l'article de INDEPENDENT, on obtient plus d'informations sur l'étude qui a démontré cela. En effet, c'est l'entreprise de fabrique de serviettes hygiéniques Always qui a mené la recherche. Les études auprès des filles et des parents ont été réalisées par OnePoll.com.  "Les résultats sont ressortis d'un rapport portant sur 500 filles âgées de 10 à 18 ans, qui montre que 7% ont été forcées de ne pas aller à l'école pendant leurs règles", peut-on lire dans l'article de INDEPENDENT. On découvre alors aisément que ces chiffres ne concernent pas du tout les sénégalaises.


capture d'écran de l'article-Traduit en français ça donne:
Journée internationale de la femme:Plus de 137700 filles 
au Royaume-Uni ont manqué l'école l'année dernière parce 
qu'elles n'ont pas les moyens d'acheter des produits sanitaires







Qu'en est-il de la troisième affirmation?


Yeewi Association atteste se baser sur le rapport de l’ONU femmes de 2015 ainsi que sur d'autres statistiques pour affirmer qu' "entre 600000 et 1500000 c'est ce que dépense une sénégalaise durant ses règles au cours de sa vie". Nous avons pris possession de ce rapport. D'abord, il y est clairement noté que cette étude ne concerne que la région de Kedougou.  Titré "Gestion de l’hygiène menstruelle : comportements et pratiques dans la région de Kedougou, SÉNÉGAL", à la page 44 du rapport, on indique que "Près de la moitié des utilisatrices de tissus (49,9% des répondantes) affirment que les serviettes hygiéniques coûtent chères au regard des faibles revenus. Ainsi, les femmes qui utilisent les serviettes hygiéniques dépensent en moyenne 1 248,43 FCFA par mois, soit 14 981,24 FCFA annuellement". On y apprend également que "l’échantillon retenu pour la collecte des données quantitatives a été tiré au hasard parmi des femmes et des filles âgées de 11 à 63 ans". Au total, plus de 750 d’entre elles y ont participé.

Si on suit donc la démarche de la présidente de l'association, le calcul du coût des règles faisant état de dépenses variant entre 600000 fcfa et 1500000 fcfa a pu se faire en trois temps. D'abord en partant du postulat qu'une femme sénégalaise dépense 1248, 43 fcfa par mois et 14 981, 24 fcfa par an pour l'achat de serviettes hygiéniques. Elle s'est ensuite appesantie sur l'affirmation selon laquelle  "13 fois par an et 520 fois dans sa vie, une sénégalaise a besoin d’une protection hygiénique". Enfin elle aussi publié sur Instagram que" de 13 à 51 ans environ une femme verra ses règles, ce qui fait 38 ans de menstrues dans sa vie et un budget colossal pour sa poche", indique-t-elle.


Après investigation, nous avons découvert que le chiffre qui fait état du nombre de fois qu'une femme est censé voir ses règles, a été reprise par beaucoup de médias français (dont slate.fr) qui l'ont attribué au site d'informations statistiques Planetoscope"13 fois par an et 520 fois dans sa vie, une femme a besoin d'une serviette ou d'un tampon hygiénique. A l'échelle mondiale, cela représente une consommation de 1447 serviettes hygiéniques chaque seconde, soit 45 milliards par an", peut-on lire sur ce site. 

De plus, 
il figure dans un rapport d'information de l'Assemblée Nationale Française fait en février 2020 que "l’achat de protections menstruelles concerne en France 15,5 millions de femmes âgées de 13 à 50 ans(...)La ménopause intervenant en moyenne autour de l’âge de 50 ans, les femmes ont donc leurs règles pendant 38 années". Tout compte fait la présidente de Yeewi association a pourtant indiqué sur Instagram que "des chiffres officiels n'existent pas au Sénégal" mais ça ne l'a pas empêchée de citer des sources étrangères, ce qui prête à confusion.

A la lumière de tout ce qui a été dit. Voilà le résultat. 



Affirmation
Verdict
1)56% des sénégalaises ne vont pas à l’école quand elles voient leurs règlestrompeuse
2) Elles peuvent manquer jusqu’à 145 jours d’école en période de menstrues par rapport aux garçonstrompeuse
3) Entre 600000 fcfa et 1500000 fcfa c'est ce que dépense une sénégalaise durant ses règles au cours de sa vietrompeuse


En résumé, les statistiques déclarées par Yeewi Association existent bien, mais 

elles sont présentées de manière trompeuse étant entendu que le phénomène de la précarité menstruelle touche quand même de nombreuses sénégalaises notamment dans les régions du Sud du Sénégal (selon plusieurs études de l’ONU Femmes). Nous retenons qu'au départ la source a indiqué que les deux premières affirmations se trouvaient dans un seul et même rapport. Ce qui ne s'est pas trouvé être exact. Deuxièmement la troisième déclaration est très difficile à vérifier compte tenu de l'inexistence d'une étude nationale avec un fort taux d’échantillonnage qui permettrait d'avoir un aperçu global sur le sujet.








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